Entreprendre à deux. Les ingrédients d’une association pérenne : Yasmina Madafi raconte.

19 Jan 2022 Vanessa Orzechowski Défi de Dirigeant

« Et avec ton associé.e, ça va ? »  La question résonne un peu comme Rita Mitsouko chantant “Les histoires d’amour finissent mal”. Pourtant, lancer une entreprise avec un.e ami.e devrait être perçue comme une aventure naturellement incroyable. La confiance, la complicité et les compétences mutualisées rendent logiquement plus fort.es face aux risques et aux épreuves. Alors pourquoi cet air de compassion ?

Yasmina Madafi codirige avec son amie Sana Hales une très belle agence de relations presse et stratégies d’influence nommée La Nouvelle Agence (LNA). L’entreprise se déploie aussi humainement que solidement depuis huit ans. Yasmina revient pour nous sur la manière dont Sana et elle ont fait de leur relation un ingrédient essentiel de la pérennité de leur entreprise.

 

Une rencontre comme les autres, et pourtant…

Yasmina rencontre Sana il y a dix-huit ans, alors qu’elle est encore directrice de clientèle dans une grande agence de communication. Elle doit renforcer son équipe et fait passer des entretiens. Comme pour chaque recrutement, elle fonctionne à l’instinct et décide en quelques minutes que Sana est la collaboratrice qu’elle recherche.  “La rencontre avec Sana n’a pas été une illumination. On s’est simplement bien entendues, et j’ai senti une affinité, quelque chose de souple et de naturel entre nous." 

 

Remise en question sous le feu de la contrainte

À ce point de sa trajectoire, Yasmina se sent bien dans son agence. “J’allais en entreprise comme j’allais à l’école. Quand les gens étaient contents de moi, c’était ma récompense. L’idée même de trahir mon agence en passant des entretiens ailleurs me paraissait inconcevable. Quant à l’entrepreneuriat, ce n’était pas un sujet !”

 

Mais c’est sans compter ces situations si puissamment inconfortables qu’elles remettent en cause les convictions les plus ancrées. Yasmina fait face à l’arrivée d’une manager dont les comportements inappropriés altèrent fortement l’ambiance et la cohésion d’équipe. La relation entre les deux femmes se tend mois après mois. Sans véritable soutien de sa direction, Yasmina se sent de plus en plus seule et impuissante. En contradiction totale avec ses valeurs, la situation l'abîme d’autant plus. “Cette histoire est la plus violente que j’aie eu à vivre dans ma vie professionnelle. Il y a des personnalités qui sont votre opposé. Nos visions du monde ne pouvaient pas cohabiter, c’était impossible. Je ne me sentais plus moi-même or la question d’éthique a toujours été centrale dans ma vie. Le respect de certaines valeurs n’a pas de prix. Je pensais jusqu’alors que l’entreprise était un lieu de justice. J’ai compris que ce n’était pas le cas.”

 

Le corps ne ment jamais. La santé de Yasmina s’amenuise et son corps manifeste des symptômes qui l’obligent à réagir. Son médecin la met immédiatement en arrêt.  Heureusement, ce temps de récupération sera des plus salvateurs pour retrouver sa clarté d’esprit et esquisser une nouvelle trajectoire.

 

En parallèle, son mari, entrepreneur, cherche à la faire réagir “Pourquoi tu restes là ? Tu es la collaboratrice dont tout le monde rêve. Tu rapportes de l’argent, tu bosses tard, tu fais sans cesse plus d’efforts. Pourquoi tu ne fais pas ce que tu fais déjà… mais pour toi ?”

 

Changement de mindset : du salariat à l'entrepreneuriat-freelance

Ces semaines de souffrance et de réflexion sont l’occasion de faire le point. A ce moment-là, il est de toute façon impensable pour Yasmina de retourner dans son agence – ou dans une autre.  “Je suis issue d’une famille qui m’a donnée l’ambition de l’éducation et de la culture, mais pas celle de l’entreprenariat. Je voyais les entrepreneurs comme une race à part, des gens profondément différents de moi – que je regardais d’ailleurs sans envie particulière. Mais à ce moment-là, je sens que je n’ai plus le choix. Je dois travailler, mais avec mes règles. Rétrospectivement, rien ne m’a fait plus de mal que cette histoire-là, et rien ne m’a fait plus de bien. ”

 

C’est bien souvent face à l’insupportable que nous sommes amené.es à agir en faveur de changements radicaux. Soutenue par son mari, Yasmina se lance en freelance dans les relations presse sous la marque Ex-Alto. Exit le fonctionnement de bonne élève et la loyauté sacrificielle ! Cette décision d’aborder un cap, à priori contre-nature, s’avère bénéfique. Son activité se déploie rapidement et les nouveaux clients se succèdent. Après quelques mois seulement, Yasmina installe ses bureaux à Clichy. “Aujourd’hui, j’aurais des difficultés à quitter cette liberté inhérente à l'entrepreneur. Même si le chemin est risqué et empreint d’incertitudes, j’aime l’idée que mon destin professionnel dépende de moi et pas d’une personne extérieure.”

 

Sana chemine également de son côté et monte son agence, Boomerang RP. Elle rejoint Yasmina dans ses locaux avant de faire l’achat un peu plus tard de ses propres bureaux. Son activité se déploie également avec succès.  Côté professionnel, les deux amies œuvrent sur des chemins parallèles, chacune avec ses clients. Côté personnel, elles continuent de partager des moments clefs de leur vie. “Sana est fille d’immigrés marocains de la 1re génération. Nous n’avons pas grandi dans l’idée de devenir entrepreneurs.  C’est notre activité de freelance qui a révélé que nous portions cette fibre en nous. ”

 

 

Du freelance à l’entreprenariat

Créer à deux engage à tous les niveaux : psychologiquement, physiquement, émotionnellement, financièrement ; et c’est bien ce qui fait trembler parfois. En cas d’échec mal géré, c’est la double peine. Comme dans un couple, chacun des partenaires amène avec lui ses besoins fondamentaux, ses ambitions pour l’entreprise, sa vision du monde, ses valeurs, sa manière de fonctionner, ses limites mais aussi ses bagages personnels. Ainsi, bien connaître son associé.e, ses aspects les plus vulnérables inclus, est une clef de réussite lorsqu’un tandem se place au service d’un projet commun.

 

C’est le cas pour Yasmina et Sana qui portent une valeur sans égale à leur amitié. Partageant la même activité et typologie de clients, le partenariat semble évident très tôt. Pourtant, elles ne font le pas de côté qu’après 6 ans d’activité pour l’une et 4 ans pour l’autre. “Nous sommes amies avant tout. Ce n’est qu’une fois que nous nous sommes éprouvées professionnellement à titre personnel que nous avons décidé de réunir nos forces et de fonder La Nouvelle Agence. Sana ne m’a pas rejointe, et je n’ai pas rejoint Sana. Nous étions sur la même ligne de départ. Nous avons naturellement créé une holding avec une répartition à 50/50 des parts du capital.”

 

Il est toujours bon d’interroger les raisons profondes qui mènent à l’envie de s’associer. Dans ce cas précis, le temps a fait son œuvre. Si l’idée était présente en filigrane, elle est arrivée à maturité lorsque les deux femmes se sont senties prêtes à passer une nouvelle étape. L’envie d’unir leurs forces n’a donc pas puisé sa source dans un besoin exacerbé de reconnaissance, de prouver sa valeur aux yeux du monde ou sous le joug d’une pression financière, mais d’un désir mutuel de créer une agence, de la voir grandir et devenir pérenne. “Sana et moi travaillons au service d’une même cause : LNA. Notre vision des relations humaines est sacrée. Un peu comme dans un mariage, lorsque c’est compliqué, c’est l’amour qui le tient. Le divorce n’est pas une option. Alors si toutefois notre amitié devait être remise en cause par ce partenariat, on fermerait l’agence.”

 

Les ingrédients d’un duo-associés qui fonctionne

La connaissance de l’autre est présente et la collaboration axée autour d’une intention commune posée : faire grandir La Nouvelle Agence dans le temps et dans de bonnes conditions. Qu’en est-il de la manière de fonctionner ? L’alignement de vision n'empêche pas l’opposition lorsqu’une stratégie de moyens ne suscite pas l’adhésion.

 

“Toutes les deux, on avance au même rythme. Quand l’une doit tirer l’autre, c’est ok. Et lorsqu’on n’est pas d’accord, ce n’est pas grave. Je n’aborde peut-être pas les situations à la manière de Sana et c’est très bien, ça m’apprend quelque chose de nouveau. Nous n’avons pas vraiment la même vision de la vie. Sana est une locomotive, elle a un esprit de leader, beaucoup d’initiative et une grande capacité à sociabiliser. Moi, je suis tout l’inverse. J’aime être seule, je me pose trop de questions, je suis un peu contemplative et donc j’avance moins vite. Toutes les deux, nous avons un rapport ouvert à un fonctionnement différent, parce que nous avons beaucoup de curiosité l’une pour l’autre. Travailler avec un autre “soi” ne nous intéresse pas. Ce qui est important reste la finalité, l’agence.”

 

L’agence compte aujourd’hui plus de trente collaborateurs. Lorsque la structure a passé différents caps en recrutant et intégrant de nouveaux clients, le duo a dû élargir son champ d'habiletés managériales face à une gestion nouvelle du rapport humain, spécialement dans un contexte où le prestataire propose et le client dispose. L'entrepreneuriat peut être assimilé à un grand laboratoire humain, un champ d’expérimentation constant qui exige des associé.es de prendre conscience de ses atouts et de ses limites face à une pression et des enjeux toujours plus forts.

 

“Nous avons chaque jour des tas de nouvelles décisions à prendre : RH, commercial, gestion clients, comptable…Sana et moi, nous ne nous sommes pas définies de territoires, ce qui pourrait être le terrain favorable pour que l’on se marche dessus, mais ce n’est pas le cas.  Nous estimons qu’aucune de nous ne détient la vérité. Il n’existe pas de véritable école d'entrepreneuriat alors nous testons en permanence, chacune avec ses aptitudes naturelles, aussi parce que nous avons conscience que certaines choses brutalisent notre nature. Sana a un tempérament hyper facile. Elle est flexible, bienveillante. Elle a le don de bâtir sans abimer, d’emmener avec elle sans brutaliser. Les barrières internes viennent plus de moi ! Avec l’entrepreneuriat, j’ai fait le choix conscient d’aller contre-nature, mais d’y trouver du sens et de la joie, un enseignement intéressant même si le chemin est caillouteux. Les risques que nous prenons motivent autant qu’ils font peur.”

 

“Finalement, cette belle histoire, je crois que je la dois plus à Sana qu’à moi-même. Mais ce sont nos qualités humaines réunies qui favorisent la longévité de notre association.”


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